dimanche 23 novembre 2008

Dernières lectures (1)

Malgré le manque de temps, je n’ai pu réfréner mon appétit et j’ai dévoré quelques ouvrages avec plus ou moins de plaisir. Mais comment en rendre compte alors que je suis retenue entre le travail et une dissertation qui ne veut pas se laisser apprivoiser ? J’ai donc mis de côté mes petits résumés pour uniquement savourer mes lectures. Cependant, sans grande prétention, je fais une petite pause pour me livrer à quelques rapides impressions.

Parmi toutes les sorties littéraires de la rentrée le choix est difficile. Comment découvrir de nouveaux phénomènes quand le portefeuille se refuse à cracher autant de mirifiques billets que les éditeurs des « événements » ? Il nous reste dans ce cas les livres de poche pour se nourrir. Meilleurs marchés, même si on accuse un train de retard sur les découvertes médiatiques. Mais qu’importe le chemin est personnel ; une relation intime entre l’ouvrage et son lecteur. Dans cet article, vous ne trouverez donc pas les échos des prix littéraires mais un itinéraire désordonné d’achats compulsifs.

Bon avouons… J’ai tout de même succombé aux sirènes des sorties de la rentrée : hop ! J’ai vite glissé dans mon panier Le Silence de Mahomet de Salim Bachi. Et en une bouchée, il est digéré ; jolie dégustation. Je ne sais pas si Mahomet a ainsi vécu, si l’objectivité est au rendez-vous mais qu’importe, c’est un roman ! Et un récit magistralement mené. Quatre narrateurs : Khadija, sa première femme, Abou Bakr son meilleur ami, le grand général Khalid et sa très jeune épouse Aïcha. Ces regards successifs reconstruisent la destinée du prophète mais surtout lui redonnent l’humanité, qui lui avait été volé par tous les farouches religieux ; un homme avec ses failles, ses espoirs, des désirs, un homme qui oscille entre sagesse et cruauté (oui, il y a de la cruauté et de l’injustice chez Mahomet ! Et pourquoi en serait-il autrement quand on sait qu’il a massacré ses opposants mais aussi ses premiers soutiens qui ont refusé de se soumettre : les juifs de Médine. Mahomet est bien un homme politique, un fin stratège qui rêvait avant tout de transformer des tribus en un groupe uni et conquérant. La religion reste là encore une magnifique manœuvre !). Et si le charme opère, on ne peut oublier son opportunisme. Dieu arrive toujours au bon moment pour lui souffler quelques versets pour arranger ses petites affaires : les grandes manœuvres politiques comme les petites « baisades »… Mais cette lecture reste toute personnelle et jamais Salim Bachi n’est intervenu pour nous guider. Tout en retrait, il transfigure l’image d’un prophète en Mahomet, l’homme ! Un style classique et une narration maîtrisée mais qui ne retire rien à sa qualité. Un récit polyphonique et humain en conclusion !

Le recueil de nouvelles de Victoria Lancelotta, En ce bas monde est amer en bouche. Ces quelques récits révèlent des histoires intimes sans grandes envergures mais dont le lecteur ne ressort pas indemne : une intrusion qui met mal à l’aise. Les personnages ne sont pas loin de la norme, mais non ! Ils ont tous quelques choses qui clochent… Et je suis restée bouche bée à chaque dénouement car Victoria Lancelotta maîtrise l’art de la nouvelle : l’évocation d’un instant clé, décisif ou absurde resserré autour d’une tension que la chute ne résout jamais !

L’amour est très surestimé de Brigitte Giraud est une petite gourmandise, agréable même si mon horizon d’attente fut quelque peu déçu : la tension suggérée par l’accroche n’est pas au rendez-vous. Je reste donc sur ma faim. Une nouvelle mérite tout de même un petit clin d’œil : « L’été de l’attente » parce que oui, « tuer n’empêche pas d’être en deuil » !

Cendrillon de Eric Reinhardt : nouveau registre… Et sans préméditation me voilà plongée dans le monde de la haute finance. Et tout était déjà là ! Même si mon esprit reste totalement hermétique aux systèmes des « hedge fund », que n’importe quelle description n’arrive pas à connecter les fils de la compréhension, un petit rire me secoue : quand Eric Reinhardt a-t-il écrit ce roman ? Il y a quelques années… Et pourtant tout est là ! Une petite pichenette et tout peut s’envoler sur fond de scandale ! Mais on n’en est pas encore là, ici c’est le roman et le dysfonctionnement de la spéculation n’a pas encore éclaté… nous n’en sommes qu’à montrer du doigt des destins singuliers et non l’échec de tout un système. Mais nulle inquiétude : Cendrillon ne tourne pas uniquement autour de la bourse. Construction originale autour des doubles de l’auteur, le cloaque rejoint la réalité sans jamais se confondre. Un seul reproche : pourquoi un tel ressentiment envers un pseudo groupe de la « gauche intellectuelle » ? Une sorte d’ « autorité culturelle de gauche » qui ferait la loi sur le monde des lettres ! Un complot pour préserver l’ordre établi ! J’espère que Eric Reinhardt a ici assez d’auto-dérision pour se moquer de ses fantasmes. Surtout que Carla Bruni s’avère aujourd’hui bien loin d’être une muse berceuse de la gauche ! Et quant à cette phrase : « Le libéralisme il s’en fout que vous soyez issu des classes moyennes ou de la grande bourgeoisie… L’économie de marché elle s’en tape que vous ayez été élevé à Clichy sous Bois plutôt qu’à Saint Sulpice… ». Effectivement, elle s’en fout : elle vous écrase ! Sauf que la logique du libéralisme, au-delà du fait que chacun peut soi-disant faire fortune, c’est savoir détruire, asphyxier son voisin pour faire gagner toujours plus d’argent. Tout ce que j’ai pu découvrir dans ce roman, c’est justement cette propension du capitalisme libéral à étouffer l’humain sous le profit ! L’idéologie de gauche n’est pas un mensonge : elle peut nous donner l’espoir de réussir dans le respect de tous. Hélas, pour moi je suis trop attachée à ses valeurs pour comprendre où Eric Reinhardt a voulu en venir et j’espère vraiment que tout ça n’est qu’ironie et littérature.

Bon même s’il me reste encore quelques délicieuses lectures à partager, il me faut revenir à la raison et revoilà ma dissertation !

Le silence de Mahomet, Salim Bachi, Gallimard, 2008

En ce bas monde, Victoria Lancelotta, 10/18, 2008

L’amour est très surestimé, Brigitte Giraud, J’ai lu 2008

Cendrillon, Eric Reinhardt, Livre de poche, 2008

jeudi 25 septembre 2008

Récit d'un branleur, Samuel Benchetrit

Roman Stern ne fait pas grand chose dans sa petite vie : il rêve de pouvoir déguster enfin, tranquillement son onglet aux échalotes dans une brasserie. Mais c'est sans conter sur tous ces paumés qui viennent lui confier leurs malheurs. Alors, contre son gré, il les écoute. Trop lâche, pour les envoyer promener ? Roman est plutôt du genre à "laisser" les choses glisser. Son existence s'écoule doucement, sans chamboulement, sans vie sentimentale tout juste combler par sa branlette quotidienne. Qu'est-ce qui pourrait le réveiller serait-on tenter de se demander ? Et puis un jour, sa tante aussi alcoolique que riche part mourir dans un centre de désintox, lui laissant en garde son capricieux caniche Véra et une somme substantielle pour son entretien. Mais que faire de tout cet argent ? Stern n'est pas vraiment un gars dynamique qui s'élance dans les projets ; et pourtant tous ces pleureurs que ses oreilles attirent lui inspirent une idée de génie : il va exploiter ce handicap et devenir "écouteur professionnel". Il installe une jolie plaque dorée : "la société des plaintes" et le voilà partie pour un succès professionnel ! Mais que fait un branleur quand la réussite frappe à sa porte ?

Ce petit livre se lit presque d'une traite. D'un style simple, ce récit déroule une syntaxe et un vocabulaire qui colle à l'oral. Cette prose du quotidien épouse parfaitement les formes du roman et offre le charme du spontané. Le personnage de Roman Stern, bien qu'insupportable dans son inaction reflète parfaitement la fumisterie qui anime dans une moindre mesure chacun d'entre nous. Tout est exagéré mais que ce grotesque est jouissif ! Malgré la non existence de cet antihéros, la narration ne tombe jamais dans le dépressif larmoyant. On sourit, quelque fois jaune, mais toujours avec ce petit de coin de lèvre qui se retrousse pour souligner l'ironie. Récit d'un branleur est donc un petit récit charmant, une lecture dilettante pour sourire du quotidien.

Récit d'un branleur, Samuel Benchetrit, Pocket 2000

dimanche 21 septembre 2008

L'accident, Ismaël Kadaré

C’est en furetant dans une librairie, que j’ai découvert le dernier roman de l’albanais Kadaré. Par hasard. Sa sortie est peu médiatisée et ne remplit pas les pages des critiques. Si j’ai reconnu son nom, c’est grâce à la passion de ma sœur pour ses romans et les Balkans. Alors j’ai tourné le volume et lu le résumé :

« Il est question ici d’un accident dans l’acception littérale du mot : un taxi quitte la route et plonge dans un ravin, il y a deux tués, un homme et une femme, un couple d’amants à l’évidence ; quant au chauffeur survivant, il est bien incapable d’expliquer la cause de l’accident.

Il semble que cette cause ait un rapport avec ce qu’il a vu ou cru voir dans son rétroviseur. Mais il n’est pas en état de préciser ce qu’il a vu au juste, ni même de dire qui étaient les deux passagers, où ils se rendaient et pourquoi, tout, chez eux, paraissait si indéchiffrable.

Une histoire d’amour peut sembler la chose la plus banale qui soit au monde, mais peut aussi apparaître comme inextricable. Des millions d’individus ont beau en faire l’expérience chaque jour, rien ne permet d’en résoudre l’énigme. On finit par croire qu’en cela même réside son pouvoir. A l’immémoriale question "L’amour existe-t-il ou n’est-il qu’une illusion ? " fait à présent écho cette autre interrogation : "S’il existe, peut-il se raconter ?"

Dans cette œuvre magistrale, Ismail Kadaré a tenté de raconter l’irracontable : une histoire d’amour ou l’histoire d’un meurtre, voire une tout autre histoire les recouvrant toutes deux tel un masque ? Jusqu’à la fin, la question ne cesse d’obséder le lecteur. »

Le sujet m’a donc intriguée. C’est avec curiosité que j’ai entamé sa lecture, et je ne fus pas déçue. Le résumé de l’éditeur cerne bien l’intrigue mais ce qui fait la force de ce livre ce n’est pas seulement sa fable, c’est son mode de narration. Ce roman ouvre la parole à divers personnages sans jamais ménager de transitions au lecteur. L’incipit se présente comme une simple exposition d’un accident inexplicable, sans logique. Les enquêteurs s’interrogent sur son contexte. Mais rien ne semble vouloir rassurer la logique. Kadaré n’oublie pas de mêler à son roman les marques de son pays et les sulfureuses inquiétudes des Balkans. Au fur et à mesure des pages, il distille quelques anecdotes sur la poudrière de l’Europe. Petites anecdotes qui ont bien leur place dans l’histoire ; même si elles semblent se désolidariser de l’action, elles sont bien un fil ténu à l’ambiance qui se tisse tout le long de l’intrigue. Puis s’ouvre un récit polyphonique où chaque personnage s’empare peu à peu des mots. Le mystère s’épaissit pour le lecteur qui se faufile dans la conscience des héros. Les interrogations, l’inquiétude alternent avec l’impression de tenir la clé de ce drame. Ce mélange des voix nous laisse pénétrer l’intimité. Mais Kadaré sait suspendre cette intrusion pour nous laisser à temps sur notre faim.

L'accident, Ismaël Kadaré, Fayard 2008

dimanche 7 septembre 2008

A venir : s'essayer aux mangas avec Death Note

Pour cette rentrée, quoi de mieux que de nouvelles expériences de lecture ? Si la Bande Dessinée franco-belge fait déjà partie de mon quotidien, le manga est quant à lui rester bien mystérieux. A la recherche d'un cadeau pour ma petite soeur, j'ai exploré les rayons mangas, sans trop m'y retrouver dans tous ces titres. Mais après quelques tâtonnements et quelques conseils, j'ai fini par succombé à la curiosité. Et me voilà de retour avec les volumes de Death Note. Alors espérons que la découverte soit fructueuse !

lundi 21 juillet 2008

Le complot contre l'Amérique, Philip Roth

L’enfant Philip Roth a sept ans. Il vit entouré de ses parents, de son frère ainé et de son cousin à Newark, paisible quartier à majorité juive où chacun vit sa citoyenneté américaine avec bonheur. Nous sommes en 1940 et Roosevelt est président. Le meilleur homme du monde pour le père. La guerre gronde en Europe : l’Allemagne nazi d’Hitler a entamé sa terrible ascension. Et les échos qui proviennent du vieux continent ne rassurent pas : on massacre les juifs là-bas ! Que doivent faire les Etats-Unis ? S’engager aux côtés de l’Angleterre pour défendre les plus évidents principes d’humanité ? C’est à ce moment qu’entre en scène Lindberg. Briguant la présidence contre le trente deuxième président Roosevelt, il prononce un discours radiophonique qui va plonger les Etats-Unis dans l’obscurantisme.

Lindberg est le représentant de la politique républicaine isolationniste ; flattant la peur des américains, il s’engage à protéger l’Amérique d’un nouveau conflit. Arguant que cette guerre ne les concerne en rien, il accuse Roosevelt d’être un « va-t-en guerre » à la main d’un lobby juif. Héros de l’aviation, Lindbergh utilise cette renommé pour conquérir les électeurs et part à la chasse au vote à bord de son célèbre « Spirit of Saint Louis ». Contre toute attente, c’est un raz de marée électorale qui le conduit à la Maison Blanche.

La famille Roth veut encore croire en son pays. Et pour se rassurer, quel meilleur moyen qu’un voyage dans la capitale, Washington, pour redécouvrir tous les symboles de la démocratie américaine. Mais ce pèlerinage ne sera qu’une terrible déception : déjà les plus bas instincts de l’antisémitisme envahissent le pays. Face à cette dure réalité peu de voix s’élèvent et il faut attendre le dimanche soir pour entendre le sémillant Winchell attaquer ouvertement la politique de Lindberg, devenant ainsi le dernier rempart de la liberté de parole. Au fur et à mesure, des pages les personnages succombent à la paranoïa, à la peur et à la déception. Même si Lindberg et ses partisans se défendent vivement quant à leur antisémitisme, en engageant notamment un ponte des autorités juives, leurs actions portent de plus en plus préjudice à la communauté juive. Et la rencontre du président Lindberg avec Hitler marque un tournant majeur dans les relations internationales des Etats Unis, mais initie aussi un tournant pour la politique intérieure. Une forme d’apartheid commence alors sous couvert d’action d’intégration. La propagande et le populisme envahissent les médias et les Etats-Unis basculent vers un avenir obscur et incertain. Comment l’Amérique aurait-elle pu succomber à un tel fléau ?

Le complot contre l’Amérique, Philip Roth, Gallimard, folio 2007

Le jeu de Robin et Marion, Adam de la Halle (Adam le Bossu) ; Traduit en français moderne par Anette Brasseur-Péry

Avant de se lancer dans la lecture en ancien français de cette pastourelle, autant se familiariser avec cette petite pièce. C’est donc une traduction assez fidèle du divertissement que nous propose l’édition Champion. Effectivement à part la liste des personnages en début d’ouvrage, la pièce ne comporte aucune indication scénique, ni didascalie comme dans le texte original. De plus, de nombreux chants égaient les dialogues ; chants transcrits en italique et dont le traducteur tente de maintenir les effets stylistiques (ils sont indiqués en italique).

L’intrigue du Jeu de Robin et Marion reste très légère : Marion, jolie bergère, est amoureuse de Robin un beau garçon du village. Malgré les avances d’un chevalier, rencontré au détour d’un chemin, elle reste fidèle à son fiancé. A ce joyeux petit couple viennent se greffer de pittoresques personnages : l’amie de Marion, Péronnelle, ou de jeunes paysans camarades de Robin. Tout ce petit monde est à la fête, et les voilà dansant, chantant ou s’adonnant à des jeux. Cette petite pastourelle vaut surtout pour y déceler les goûts du public médiéval : on y retrouve des chansonnettes, des expressions, des surnoms mais aussi des danses et jeux.

Il ne reste plus maintenant qu’à se pencher sur les caractéristiques linguistiques de ce petit jeu.

Le Jeu de Robin et Marion, Adam de la Halle (Adam le Bossu), traduit en français moderne par Anette Brasseur-Péry, Honoré Champion n°9, 2008